Philippe De Jonckheere

L5-S1, polaroids.

En septembre 1992, j'ai subi une intervention de réduction de hernie discale qui devait me rendre l'usage complet de ma jambe gauche, presque paralysée. Le retour du bloc d'une telle opération est connu pour être douloureux, la moelle épinière étant constamment irritée, pendant la durée de l'opération.
L'hospitalisation qui suivit, a duré deux semaines, pendant lesquelles les infimières m'ont administré de fréquentes doses d'opiacées. Ces drogues furent à la fois très efficaces pour ce qui est de contenir la douleur et aussi pour me faire perdre toute notion du temps ou presque, rendant ma mémoire du court
terme quasi inopérante et très parcellaire. Des périodes étendues d'inconscience étaient entrecoupées de périodes de demi-conscience brèves, pendant lesquelles j'ai pris nombre de polaroids: il arrivait par exemple que, gagné par le sommeil sans rêve, je ne vois pas se développer entièrement une image faite dans un moment de demi-éveil, pour la retrouver sur ma tablette, entièrement développée, en recouvrant conscience. En cela certaines de ces images servaient de repères dans ce parcours d'ouate, pareils aux cailloux du Petit Poucet.
Mon ambition affichée d'alors était de montrer le corps traversant une épreuve. A vrai dire, j'entendais surtout photographier tout ce que l'existence pouvait traverser, c'était là un souci constant que ne se perdent des pans considérables de l'existence s'ils n'avaient pas été photographiés. " Cette masse indifférenciée comme perdue sur un fond de grisaille où la lumière n'a accès que par intermittence et semble même de jour en jour se faire plus rare, quel langage serait assez chargé de désir pour lui donner relief et couleur, à
moins de recourir aux artifices d'une transfiguration mensongère?" Louis-Réné des Forêts in "Face à l'immémorable". Cette idée de garder des traces de l'immémorable a naturellement débouché sur le Pola Journal du 11 mai 1998 au 11 mai 1999, intervalle pendant lequel je me suis astreint à produire une image au polaroid par jour. J'ai été très heureux de recontrer sur internet, avec la pratique de plus en plus courante de la photographie numérique, d'autres journaux en images et notamment celui de Gisèle Didi, "la Chronique ordinaire". Dans ce travail je retrouvais cette idée familière de ne pas hierarchiser les images, de telle sorte que les jours peu fastes aient eux aussi leur place dans le volume sans cesse grandissant des images du quotidien de Gisèle. Quelques échanges de mails plus tard, je faisais découvrir à Gisèle la série "L5-S1". Elle m'invite aujourd'hui à vous montrer cette série parmi ses pages, parce que je crois que nous vivons dans une communauté de pensée qui donne à l'ordinaire une place plus voyante rendant au quotidien sa masse: le poids des jours.

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