Un homme trouve sur une plage de Bretagne une bouteille échouée, et l’ouvrant, comme à chaque fois que vous ouvrez une bouteille prisonnière du sable, notre homme l’ouvre donc, et un génie s’en libère, qui, comme toujours, au comble de la reconnaissance, permet un voeu à notre homme, étonnant de voir comment, tout d’un coup, le pouvoir du génie est immense quand la minute d’avant, dans son enfermement, il était incapable de briser le verre de la bouteille ou de forcer le bouchon hors du goulot. Notre homme, ça tombe décidément bien, nourrit ce vieux rêve d’aller en Amérique, rêve qui serait parfaitement accessible si notre homme n’avait pas une sainte trouille de l’avion et un mal de mer épouvantable, il demande donc au génie s’il ne pourrait pas, comme cela, construire une autoroute sur pilotis qui relierait Brest et New York. Le génie considère un peu la demande, et dressant un devis mental de ce qu’il y aurait à accomplir, tente de raisonner notre homme en lui expliquant que la distance étant telle, la profondeur de l’océan Atlantique entre en jeu aussi, les fondations, écoutez, vraiment, je ne peux pas, c’est au-dessus de mes forces. Notre homme est de nature raisonnable et convient sans mal, que ce voeu était tout de même un peu grandiloquent. Alors il demande au génie, voilà, j’ai toujours rêvé de mieux comprendre les femmes, de savoir ce qu’elles pensent vraiment, ce qu’elles ressentent, comment elles envisagent le monde, ce qui fait battre leur coeur...». Et le génie de demander si pour l’autoroute, une double voie suffirait.
Les photographies de Quoi? auraient peut-être aidé le génie à s’épargner le dur labeur de la construction de cette autoroute sur l’océan. Non pas bien sûr que authenticité, boulimie, corps, donner, enfermement, femme, grandir, histoire, identité, journal intime, K.O., lâcher, maintenant, narcissisime, obsessionnelle, parole, recevoir, thérapeutique, unicité, violence, web, x, you and me, et zéro, soient les seuls composants de l’alchimie d’un être, d’une femme, mais parce que ces vingt-six paires de photographies paraissent avoir été ramenées de l’oeil du cyclone.
Deux femmes donc, Elodie Gay et Gisèle Didi ont réuni dans ce livre vingt-six autoportraits tous associés par paires, sur la page de gauche, l’autoportrait d’Elodie, sur celle de droite celui de Gisèle, ou inversement, et pour chaque association une clef, la vingt-sixième partie d’un abécédaire où l’on rencontre des thèmes attendus, le corps, la boulimie, donner et recevoir mais aussi d’autres couloirs moins connus du labyrinthe, lâcher, K.O., zéro. Chaque sésame ouvre deux portes, une sur le monde d’Elodie Gay, une autre sur celui de Gisèle Didi, deux univers qui se croisent, se rencontrent parfois, ne se touchent pas toujours, mais chaque fois semblent aboutir à davantage de questions que de lumières: pour Femme l’une d’elle se donne à voir singeant le geste viril, un drôle d’oeil tatoué dans le cou, qui regarde qui et qui est qui, tandis que l’autre pose, le sexe dénudé, en compagnie d’une autre femme, plus âgée au corps plus marqué et dont les stygmates et la morsure du temps contiennent à l’évidence une histoire, ces images-là sont à la fois l’énigme et la proie du Sphinx qui s’interroge sur l’énigme. Ne comptez pas davantage qu’elles vous aident à y voir plus clair dans ce parcours aux indications flèchées, certes, mais trompeuses.
Pour Corps Gisèle Didi mime la boulimie, la mime-t-elle?, l’image est violente, à Violence, c’est de nouveau la boulimie et à Boulimie, de nouveau la violence, vous êtes dans l’impasse?, vous tournez en rond?, et vous percevez un peu de l’enfermement de ces femmes otages de leur ventre.
Comparable paradoxe, l’Unicité selon Elodie Gay, tout un programme!, est une image aux contours mal définis, la photographie floue et sous-exposée d’un nouveau-né appelé Béatrice, la photographie a été prise en 1975 à Marseille: ça un autoportrait à propos d’Unicité? A la lettre H comme Histoire, Elodie Gay dit que père et mère sont devenus siens, le début d’une explication? Si tant est que ces choses-là puissent justement être expliquées.
Et quand le sentiment d'être perdu dans ces méandres l'emporte sur tout, deux autoportraits de ces deux femmes, en somme étrangères l'une à l'autre (elles ne se connaissaient pas, une amie en commun, c'est tout, et ont travaillé leurs images tantôt, séparément, chacune de son côté, tantôt, au contraire, elles firent mûrir les images à la lumière de leurs pendantes), deux autoportraits donc, ont, pour la même lettre de l'abécédaire, une continuité de forme qui force le passage et donne à voir que la frontière, si elle existe, est poreuse (Narcissisme, Thérapeutique et You and me).
Quelques autoportraits donnent aussi à voir l’autre, les autres, le père, la mère, l’amant pour l’une, pour l’autre l’absence d’un être aimé, les amies, celle à laquelle on tient plus que tout, ne pas lâcher, surtout ne pas lâcher, dans l’intimité les autres ont leur place, un peu. Pour l’une père et mère sont Histoire pour l’autre ils sont l’Authenticité, d’où la question de l’origine qui est également questionnée dans la lettre U pour Unicité, entre ce qui arriva à Marseille en 1975 et le sang qui coule. L’Identité, elle, ne coule pas de source, heureux les naïfs, ceux qui croient qu’ils sont issus de père et mère sur le sol et qu’à cela ils obtiennent identité, pour nos deux jeunes femmes l’identité apparaît davantage soit chose partagée, ce sont les autres qui vous donnent identité, soit ce que l’on doit forger soi-même (et dans «forger» étymologiquement, il y a fabrication, en anglais to forge: falsifier).
Je me demande ce qu’elles auraient fait si on leur avait donné d’autres mots?
Il y a les images qui sont très disantes et celles qui le sont beaucoup moins, celles qui sont explicites et celles qui sont au contraire à elles seules des énigmes. Les deux images de X pornographie sont à la fois aux antipodes de ce que l’on attend d’une image pornographique, mais aussi ce que l’on peut attendre de ce que les femmes voient de l’image pornographique, manière de dire, sans doute, que dans l’image crue, il puisse y avoir, d’une part, autre chose que ce qu’on s’attend à y voir, une fausse blonde bien pourvue qui mime minablement l’extase, c’est un exemple, mais aussi que la pauvreté du plaisir feint est insulte à ceux et surtout celles qui se font une idée plus riche de l’intimité sexuelle, tournez la page, oui les couloirs de «Quoi?» passent aussi d’une page à l’autre, et dans les images de You and me voyez comment une paire d’épaules en contient une autre ou qu’au contraire comment la solitude est pesante et avilisante, on finit par ressembler à ces femmes assises au bal qui attendent le soir durant, en marge de la piste de danse, qu’un cavalier veuille bien vous prendre dans ses bras, fusse le temps d’une danse. Et du coup la compréhension de certaines énigmes éclaire ou pas sur des images moins causantes a priori. La série s’achève sur Zéro, dyptique qui continue d’échapper longtemps à l’analyse, tout n’est pas à comprendre.
Ainsi, il y a les images qui disent, celles qui ne disent pas mais qui sont éclairées par l’autre image pendante du dyptique, les images qui demeurent floues, le temps d’être éclairées par d’autres, celles qui restent dans l’ombre malgré tout, mais dont la présence participe à l’ensemble tout en le rendant touffu pour mieux vous égarer, mais vous égarant, vous tombez sur les clefs qui ouvrent les portes qui étaient restées closes quelques pages en arrière: un conseil, ne «lisez» pas ce livre dans un seul sens, le lire en diagonale est aussi pertinent que de le lire depuis la fin __ ou depuis le début, puisque vous y tenez.
Oxymores: deux visions de la solitude s’affrontent, l’une nous dit que la solitude c’est quand on est seul à se regarder, l’autre au contraire, nous dit que la solitude c’est quand on est à ce point transparent au regard de l’autre, qu’on pourrait aussi bien se glisser dans ses chemises, il ne s’en apercevrait pas et les passerait sans s’en rendre compte, sans remarquer qu’on est dans sa chemise pour ne pas dire dans sa peau.
Tenez, donner et recevoir, je ne vous fais pas de dessin, mais ce matin en partant au travail, lui avez-vous dit: «je t’aime», non vous avez oublié?, petites causes grands effets.
Ben quoi?
Fin? Pas si sûr, refermez le livre, prenez une feuille et un crayon et retrouvez mentalement les vingt-six mots qui composent cet abécédaire et vous verrez à quel point la liste de ceux que vous avez retrouvés et de ceux que vous avez oubliés est révélatrice.
Zut, j’allai oublier de vous dire que Gisèle Didi est celle qui est à gauche sur la photo de «Quoi?» et Elodie Gay, celle qui est à droite.
WWW, c’est en faisant www qu’elles se sont trouvées, pour l’une comme pour l’autre l’aventure continue là-bas aussi, ne manquez pas les prochains épisodes.
Voilà du bon travail
Xanthélasma, xanthie, xanthine, xanthoderme, xanthogénique, xanthome, xantophycée, xantophylle, xénarthre, xénocristal, xénogreffe, xénolite, xénon, xénophile, xénophilie, xénophobe xénophobie, non pas xénophobe ni xénophobie, ce mot-là elles n’auraient pas pu, xéranthème, xérès, xérocopie, xérodermie, xérographie, xérophile, xérophtalmie, xérophyte, xérus, xi, xiang, ximenia, xiphoïde, xiphoïdien, xiphophore, xylème, xylène, xylidine, xylocope, xylographie, xylophage, xylophone, xyste, et c’est le X de pornographique qu’elles ont choisi.
Mise en scène ou pas mise en scène. L’une met en scène, l’une photographie tel quel, enfin cela c’était sans doute ce qu’elles s’étaient dit au début. Dire que l’une alors affecte une certaine distance et que l’autre est dans son sujet, elle est le sujet, ce n’est pas si sûr, parce que chemin faisant, celle qui documentait Maintenant, le Narcissisme ou l’Obsessionnel s’est aussi laissée aller au théatre pour dire l’Histoire ou la Violence, monde somme toute indéfini entre sa représentation et ce qu’il fut vraiment. La théatralisation est davantage l’arme de sa consoeur, mais qui, elle, soudain dans un moment pénible, lève les bras, love son visage dans ses bras levés et titre Violence, parce que c’était violence à ce moment, cette fois pour d’autres, idem pour Zéro, une image sans réfléchir (dans les deux sens du terme) en quelque sorte.
Kyrielle aussi de ces moments de rien, la vie c’est aussi cela, ces instants de peu de chose dont si peu serait souvenu sans l’opiniâtreté de certaines à tenter aussi d’en retenir quelque chose. Un après-midi ensoleillé, mais à jamais gâché par l’ennui qui butte contre le carreau de la baie vitrée aussi sûrement que le bourdon s’énervant contre le verre trompeur voulant rejoindre un autre monde devenu inaccessible, bourdon. C’est aussi se retourner, prise sur le fait, mal dans sa peau, mal au monde (K.O.), et à cette enseigne-là, qui aurait l’idée de garder trace de cette trace bleue sur la hanche, des marques que l’on préfère habituellement oublier?
Rien n’est feint pourtant, et lorsque c’est joué, c’est en fait rejoué, aucun coin de l’âme n’est oublié. Même ce qui n’est rien.
Y a-t-il, plus courageux que de se présenter nues?
Hantées, elles doivent sûrement l’être, a-t-on idée de se prendre en photo en train de se suicider ou étranglée par une main, de celles qui ont le pouvoir de reprendre la vie justement parce qu’elles l’ont donnée?
Générique de fin: photographies numériques de Gisèle Didi et d’Elodie Gay.
Non, ce n’est pas déjà fini?
Si. Notre homme est à New York, il visite les riches salles du MOMA, mange des nouilles sautées à Chinatown, fait la sieste sur un banc dans Central Park et ce soir fera la nouba à Times Square. Des nouvelles du génie? Ces vingt-six paires de photographies, ça c’est du génie.